Ki en japonais et qi en chinois désignent une même réalité au demeurant lidéogramme est le même .
Tout
est Ki
Le ki est partout et en tout. Il nexiste aucune différence
selon les latitudes. Seuls la compréhension et le ressenti que nous en
avons changent, car cette réalité prend alors une connotation culturelle
et dépend de la personnalité dun peuple. Cette dimension essentielle
demeure néanmoins en-core étrangère et peu perceptible à
lesprit occidental ; retournons par
la pensée et limaginaire en Extrême-Orient,
où nous pourrons vivre autrement la réalité du ki
La
première découverte du ki et la plus aisée est daller
dans la nature, loin des hommes et de leurs constructions : la pureté des
cimes, le chant de leau, la douceur de la brise vous ferons ressentir ce
quest le ki. Il est autour de vous, il est en vous, tout est ki, vous êtes
ki.
Le Ki : souffle-énergie
Ki est "souffle-énergie".
Mais quest-ce que cette énergie, mot si vaste que des centaines douvrages
ne pourraient en contenir tous les tenants et aboutissants. Pour une piste plus
précise, revenons à létymologie : "énergie"
signifie "qui contient laction en puissance". Cette action potentielle
contient en elle : tout ce qui peut nous aider à naître, grandir
et nous régénérer ; et surtout, tout ce qui nous permet de
fonctionner.
Le ki est le moteur de la vie, de toute manifestation. La forme
de lidéogramme est pleine denseignement : il se décompose
en deux signes, la partie inférieure représente un épi qui
libère ses grains sous le battage, mais à lorigine, ce graphisme
nous renvoie au pictogramme en forme dune croix et des quatre directions
intermédiaires (pictogramme n° 1). Il exprime la force créatrice,
fécondante de la Terre, selon un ordre horizontal. La partie supérieure
de lidéogramme a pour signification la vapeur (pictogramme n°
2). Elle évoque la part immatérielle de lénergie, lanimation
subtile de la manifestation. Cette fluidité impalpable représente
linflux du ciel. Remarquez les trois petits traits horizontaux de lidéogramme,
ils sont là pour nous rappeler la triade : ciel-homme-terre, et selon la
conception métaphysique de lAsie, lhomme est intermédiaire
entre ciel et sol. Il est récepteur du ki du ciel comme du ki de la terre.
Devenu médiateur, il harmonise les potentialités terrestres et célestes.
Nous comprenons aisément que nous sommes informés par lénergie
sous une forme concrète et sous une forme subtile.
Le ki à
lintérieur de lhomme
Nous distinguons les énergies
qui conduisent à la création de la forme. Pour nous, les hommes,
elles empruntent le canal que nous appelons "énergie héréditaire".
Lorsque cette vie est installée, nous éprouvons le besoin dénergies
qui nous entretiennent et nous conduisent de la fécondation à la
mort.
Les premières énergies concernent notre être essentiel.
On distingue :
1- le ki originel
2- le ki essentiel
3- le ki ancestral
Les
secondes énergies concernent notre être existentiel.
On distingue
:
1- le ki respiratoire
2- le ki alimentaire
3- le ki produit par toutes
les énergies psychoaffectives
Toutes ces énergies sont soumises
à la loi des cycles, de construction et de destruction. Mais au centre
de toutes, et participant à toutes, soumis à la seule loi yin-yang,
dintériorisation et dextériorisation, se manifeste le
ki-énergie originel, partout présent, emplissant tout. Sous sa forme
la plus matérielle, il apparaît sous laspect de lénergie
sexuelle qui est à lorigine de la création des formes. Sous
sa forme intériorisée, il est la "voie du retour à lessence".
Entrouvrir
la porte du ki, cest percevoir la multiplicité, la richesse
,
mais en ce moment, nous sommes dans lordre de la connaissance, indispensable
certes, mais insuffisante pour nous faire vivre du ki en nous, autour de nous,
extérieur à nous à linfini. En effet, pour les cultures
traditionnelles, le ki est un vécu avant toute connaissance, il séprouve
à chaque instant et dans toutes les circonstances de la vie. Nous allons
prendre en exemple diverses pratiques qui nous feront mieux percevoir la nécessité
dexercer son ki. Chaque discipline nous apportera un regard différent
sur la réalité du ki.
Le Ki dans les arts
Le
ki est à lorigine de toute expression artistique véritable,
quelle que soit la discipline, et quel que soit le pays.
Lart
de la calligraphie
Dans la calligraphie, le shodo, on ne peut obtenir lombre
dun résultat sans le juste usage du "souffle".
Kobo
Daishi, fondateur du Boud-dhisme ésotérique japonais Shingon, fut
au 9e siècle un calligraphe éminent. Il enseignait que le pinceau
doit être totalement enraciné dans lorigine inconnaissable
de toute chose, dans le cur même de lunivers
Pinceau,
corps et esprit parfaitement unis. Seul, le corps ayant une rectitude parfaite,
le souffle complètement maîtrisé, peut tenir le pinceau avec
souplesse, car la plus petite tension détruit lunité du corps
et de lesprit. Le tracé du pinceau laisse voir toutes les interruptions
de circulation du ki, il révèle toute perte de contrôle.
Le
ki dans le théâtre nô
Le second exemple que nous choisirons
est le nô, expression théâtrale classique nippone, en rappelant
que nô signifie également "habilité", "génie",
"talent".
Lacteur est soumis à un jeu ritualisé,
aux impératifs dun texte, dune scène, dune proximité
des musiciens, bien souvent dun masque. Il doit exprimer par des chants
et des danses des situations et des sentiments à signification morale ou
religieuse. Le mouvement précis doit révéler tout ce qui
est contenu dans le cur. Le comédien se prépare durant des
années afin dobtenir une économie de moyens sans perdre de
puissance expressive. Seule la maîtrise du ki permet aux artistes de garder
leur équilibre, de contrôler les distances malgré le masque,
de tout éprouver sans rien regarder, dagir sans rien voir. Cest
un art dintériorité où les sentiments doivent parvenir
dans le cur du spectateur sans quil ne semble exister dintermédiaire.
Cest un cur à cur ritualisé auxquels parviennent seulement
quelques grands artistes.
Le ki dans lart du thé
Le
troisième exemple sattachera à lart du thé. Sans
décrire une cérémonie du thé dont vous pouvez
avoir un aperçu en France, au musée des arts asiatiques de Nice
, nous voulons seulement souligner la maîtrise du "souffle"
nécessaire pour préparer et mener à bien le rituel. Il faut
ajouter quil est nécessaire de contrôler les règles
de bienséance qui exigent attention à lautre, présence
desprit et grâce gestuelle. Cet art a pour but dapprendre à
vivre pleinement linstant présent. Ladhésion au rituel
nous enseigne comment contenir et exprimer lunivers entier dans une pièce
minuscule, comment vivre la vie simple avec une force tranquille.
Le
ki et le kyudo
Nous citerons le kyudo ou "voie du tir à larc"
afin dentrevoir un reflet de sa richesse et de son enseignement. Tout dabord,
attirons lattention sur la forme noble de cet arc long de près de
deux mètres, quil est extrêmement difficile dapprendre
à tendre comme il convient après avoir suivi un prélude
de purification . Le plus étrange pour le profane est de tirer sans
utiliser de force musculaire : épaules et bras relâchés ne
prennent aucune part à laction. Il sagit de bander larc
et de tirer en esprit. Seule la maîtrise de la respiration permet dagir.
Tout ce qui doit saccomplir lest tandis que lon retient le souffle
; lexpiration délivre de toute limitation. En ce sens, la concentration
sur le point unique, situé au sein du hara doù rayonne le
ki, et le centre de la cible, lieu de focalisation externe du "souffle",
ne font quun. Le tir est véritable lorsque lon a retrouvé
le ki originel. Quelque chose tire ! Quelque chose touche le but ! Aux yeux
du corps, ce quelque chose est de nature spirituelle ; aux yeux de lesprit, ce
quelque chose est de nature corporelle. Ce quelque chose désigne une
puissance que lon ne peut, ni comprendre par lintelligence, ni forcer
par la volonté, et qui soffre à celui qui se donne lui-même.
Ki
et arts corporels
Nous appelons "arts corporels", toutes les
disciplines pratiquées dans "lesprit de la voie". Cela
comprend aussi bien lart de lépée, que lart des
fleurs. Un art corporel comme le shobu aïki, qui est la quintessence de lart
de sumikiri : "action denlever les quatre angles dun carré"
afin dobtenir le cercle en soi, a pour but essentiellement dapprendre
à maintenir lunité du corps et de lesprit en plein mouvement
et en relation avec lautre. Lart corporel apprend à situer
le point unique au centre du hara et à le maintenir, tout en étant
totalement détendu, alors le ki peut rayonner dans toutes les directions.
Ces exemples tendent à laisser croire que le ki est affaire de spécialistes
ou dexperts, mais sachons quoù que nous soyons, à quelque
niveau que nous nous situions, le ki est notre affaire, mais pour cela il faut
apprendre à décrypter son langage.
Le corps, langage
du ki
La plupart d'entre nous ne peuvent rester immobiles, debout : on
se tortille dun pied sur lautre. Observez une assemblée assise,
constatez des mouvements fébriles des diverses parties du corps, pieds
ou mains. Pour remédier à cela, hommes et femmes croisent les bras
ou encore mettent les mains dans leurs poches. Le manque de coordination corporelle
est extrêmement visible lors de la marche, la tête dans les épaules
ou les pieds traînants, ou une marche oscillant de gauche à droite.
Regardons les visages, tics, grimaces ou clignotements dyeux intempestifs.
Mauvaises postures, habitudes pernicieuses sont des signes visibles de désordres
internes qui finissent par des difformités et des maladies. Notre corps
parle, il suffit de lécouter.
Ainsi, des études ont été
effectuées sur les signes de vulnérabilité que les individus
peuvent envoyer involontairement. Il a été par exemple établi
que les victimes potentielles se déplaçaient dune manière
désordonnée, leur corps ayant quelque chose de désarticulé,
tandis que les non victimes se déplaçaient dune manière
mieux coordonnée. Lors dune agression, le malfaiteur lit inconsciemment
le message du schéma corporel de sa victime. Nous pouvons en conclure que
notre corps apprivoisé et éduqué est notre meilleure protection.
Nous pouvons également conclure que notre corps est le lieu de notre entraînement
perpétuel : sasseoir, se mettre debout, marcher, etc. est
loccasion dexpérimenter son ki.
Beaucoup dentre nous
découvrent le ki lors de l'apprentissage dun art de défense
ou de santé. Mais nous navons pas besoin de lieu extraordinaire pour
nous entraîner, il nous faut seulement suivre un objectif clairement défini,
en restant concentré, faire au mieux ce que nous sommes en train de faire,
être présent corps et esprit, ici et maintenant.
Ki,
une autre conscience
Nous ressentons que le processus vivant est un ki
vibrant, celui de lénergie vitale à laquelle nous répondons
par loffrande de notre ki. Chacun dentre nous a un talent inné,
ou tout au moins des capacités, une aptitude, des dons qui lui permettent
dexceller en quelque chose. Au Japon, on qualifie cette excellence en déclarant
"avoir le kokyu". Or, ko exprime linspiration, et kyu lexpiration
Lorsquune
personne met tous ses efforts sur un domaine particulier, elle peut découvrir
lunité originelle du corps et de lesprit, une liberté
daction, le geste juste avec la motivation juste. La répétition
dun acte nest en soi ni bonne ni mauvaise, mais elle peut apporter
dimmenses bienfaits si elle est correctement orientée et inspirée.
Ki
et la respiration
Nous avons constaté que le ki respiratoire est
une énergie fondamentale dépendant des énergies nourricières.
La respiration est le moteur essentiel et la source du ki. Par la respiration,
nous pouvons tout obtenir. Jinspire, jexpire, je nourris consciemment
ce corps. Cette respiration me rend plus vivant ! Ainsi, tous les arts que nous
avons cités sont des arts respiratoires qui modifient totalement une vie
: unir sa respiration à son action et lentement par sa grâce exceller
dans laction entreprise. Au fur et à mesure que le mouvement fait
un avec le corps, il se crée un automatisme où action et respiration
sont réunies. Puis action et respiration se coordonnent au niveau du point
unique. Au bout de longues années détudes, le rythme respiratoire
sidentifie à ce centre. Alors seulement, les actions sont accomplies
sans effort musculaire. Notre respiration développe nos talents, ceci dépasse
de très loin lidée que le ki serait seulement un fluide électromagnétique.
ki
et action
Lextériorisation du ki sexprime dans laction
qui prend racine dans le ventre et les lombes, dans la cohésion de la pensée
avec le centre vital de lhomme. Laction accomplie devient unique,
et engage lêtre tout entier, cela faisait dire à Morihei Ueshiba,
fondateur du shobu aïki que : La clef de la technique est de garder mains,
pieds, hanches unifiés.
Kiaï, le pouvoir du son
Bien
sûr, évoquer le ki, cest aborder le kiaï. Kiaï est
formé des idéogrammes ki et aï qui signifie "unir, joindre".
Le kiaï nous renvoie au ki originel qui sest manifesté par le
"son-germe créateur". Pour nous individus, en un premier temps,
le kiaï est un moyen qui unit action et pensée. Or, lénergie
suit la pensée. Si ma pensée sarrête au mur que représente
mon interlocuteur, ou adversaire, mon action se bloque. Le kiaï sert alors
de moyen pour diriger le ki. Il rassemble lintention et la volonté
pour mener lacte à sa fin. Le kiaï maîtrisé peut
être parfaitement inaudible, il devient le pouvoir de linfluence.
Ki
et imaginaire
La civilisation moderne nous a séparés de la
nature, nous a éloignés de nos instincts, elle a privilégié
le développement de lintelligence rationnelle et analytique au détriment
de nos besoins les plus élémentaires. Pour accoucher, la femme daujourdhui
a besoin dun réseau médical. Pour surmonter les stress, la
société envoie une armée de psychologues. Nous sommes les
plus grands consommateurs dantidépresseurs, notre vie est réglée
par les grandes transhumances orchestrées. Embourbés dans ce quotidien,
nous sommes livrés aux sollicitations des pensées sur tout et sur
rien, contradictoires, car sans suite cohérente. Notre vie mentale est
proche du cauchemar si nous voulons bien regarder la réalité en
face. Cest pourquoi nous sommes la société de toutes
les
peurs. Or, la vie est ce ki rayonnant que nous pouvons développer par le
choix dimages positives. Nous développons notre ki lorsquil
y a union entre la volonté et les images sélectionnées. Ainsi,
le bon éducateur donne à lenfant limage de ce quil
deviendra et lui donne de la sorte envie de progresser. On développe le
ki par une union entre la volonté et les images évoquées.
La
volonté joue un rôle puisquelle choisit les images, ensuite
il suffit dutiliser la répétition des images ainsi que lenchaînement
des actions. Lassociation idée et action permet que laction
devienne plus aisée. Le ki rayonnant naît dune imagination
heureuse.
Ki et visualisation
Nous avons découvert
quil ny avait action continue que soutenue par une respiration calme
et soutenue. Mais nous constatons de nombreuses ruptures, seule une visualisation
dun point précis permet déviter le relâchement.
Il en est pour lacte comme pour toute conquête, la perception du but
unique allié à la Foi donne la victoire. Par exemple, Christophe
Colomb naurait pas atteint les Amériques sil navait visualisé
ces terres lointaines. Plus intimement, la perception du ki seffectue par
la visualisation des flux circulant à lintérieur du corps,
puis sexpansant ad finitum par les mains, les pieds, le sommet de la tête,
mais aussi les yeux, la bouche et
le cur.
Ki, une nouvelle
spontanéité
Ki est être présent au présent.
Vivre avec le ki signifie quil ne peut plus y avoir daction préconçue.
Lagir est naturel, immédiat. Cela sous-entend que lintention
est droite, car elle part dun mental purifié. Ki est une nouvelle
spontanéité où tout acte part du centre, sans finalité,
ni désir. Toutes les idées-émotions qui perturbent lharmonie
physiologique et psychique ont été dissoutes. Cest pourquoi
nous répétons que vivre avec le ki, cest vivre avec une nouvelle
conscience.
Pour laisser agir le mental intuitif, le mental purifié
peut percevoir la vacuité. La tradition donne comme image les émotions
et les pensées comme autant de rides à la surface de leau,
troublée par le vent, mais aussi par le reflet de la lune, le mental apaisé
laisse paraître lastre illuminé.